L’esprit du débutant est un concept issu du bouddhisme Zen japonais que l’on retrouve notamment dans l’école Sôto dont Taisen Deshimaru est un représentant. Plus qu’un concept, il s’agit d’une attitude à adopter lorsque le pratiquant fait zazen sur son coussin de méditation : garder l’esprit neuf et ouvert pour accueillir ce qui se présente en méditant.

L’ESPRIT DU DÉBUTANT EN 4 QUESTIONS

L’esprit du débutant – aussi appelé shoshin – est un concept issu du Zen et des arts martiaux japonais. Plus qu’un concept, c’est une invitation à conserver la fraicheur du mental d’un novice malgré nos années d’expérience dans un domaine. Et ce, que nous pratiquions assidûment le yoga, que nous jouions d’un instrument ou que nous ayons atteint un poste à responsabilité. Mais, qu’est-ce que l’esprit du débutant exactement ? Au contraire, qu’est-ce qu’il n’est pas ? Et quel est son intérêt dans l’enseignement et l’apprentissage du yoga ? C’est ce à quoi je vous réponds en 4 questions !

Dans le bouddhisme Zen ou ch’an, fondé par le moine Bodhidharma, l’esprit du débutant est central.

1. L’esprit du débutant : c’est quoi ?

Un concept important du bouddhisme zen et des arts martiaux

L’esprit du débutant, shoshin en japonais, est un concept que l’on retrouve dans le bouddhisme zen. Il est aussi très important dans les arts martiaux qui ont hérité de cette notion.

初心

Shoshin

Le mot « shoshin » est composé de deux kanjis (symboles ci-dessus) :

  • sho : origine, début, commencement ;
  • shin : le cœur.

Le bouddhisme zen (au départ appelé ch’an) a été fondé par le moine Bodhidharma et s’est développé à partir du VIe siècle en Chine. Au XIIIe siècle, c’est maître Dôgen qui importe cette doctrine au Japon.

La diffusion de cette branche du bouddhisme sur l’archipel nippon influencera par la suite toute sa culture : y compris ses arts martiaux comme le karaté.

Ce n’est donc pas un hasard si l’esprit du débutant est à la fois un pilier de ces derniers et du Zen.

Une attitude mentale humble et enthousiaste

Au-delà du concept, shoshin est avant tout un état d’esprit. Une attitude qui nous invite à retrouver notre « débutant intérieur » en quelque sorte.

Il repose principalement sur deux aspects :

  • l’humilité ;
  • l’enthousiasme des débuts : c’est-à-dire la capacité à s’étonner et être surpris.

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez testé une activité ? Pour vous-mêmes. Pas pour vos parents ni pour vos proches. Seulement pour vous.

(Oubliez donc les cours de danse en tutu pour faire plaisir à mamie et les cours de badminton pour faire plaisir à un ami fou du volant – et je ne parle pas de celui de la voiture.)

En y allant, vous n’aviez pas d’expérience préalable et donc – a priori – aucun référentiel auquel vous… référer. Aucune raison d’attendre une « performance » particulière puisque vous aviez encore tout à découvrir !

En général, lorsqu’on commence quelque chose de nouveau, on se contente de voir ce que cela donne, non ? Et de se laisser porter par l’enthousiasme de la nouveauté. 

C’est cela, l’esprit du débutant. Considérer chaque expérience comme inédite, et ce, malgré les semaines, les mois et les années de pratique qui s’accumulent. Toujours comme si c’était la première fois.

C’est avancer sans se laisser enchaîner par comment cela s’est passé la fois d’avant, ni comment cela se passera la fois d’après.

C’est voir chaque action comme quelque chose de nouveau et chaque pratique comme une source d’apprentissage.

Finalement, adopter l’esprit du débutant, c’est demeurer une page vierge sur laquelle les possibilités d’écriture sont infinies. Quoi de plus réjouissant ?

« La mémoire devient un obstacle si vous ressassez les expériences passées et les répétez.

Chaque fois que vous pratiquez, que ce soit sous un jour nouveau. »

– BKS Iyengar, Pranayama Dipika

Le méditant qui fait zazen cherche à adopter l’esprit du débutant et pas celui de l’expert ainsi que l’explique le moine zen Shunryu Suzuki. Au lieu d’analyser et juger sa méditation ou ses pensées, il faut garder un esprit ouvert débarrassé de préconceptions.

L’esprit du débutant… ce n’est pas l’esprit de l’expert.

Dès que nous nous considérons comme experts de quelque chose, qu’advient-il le jour où nous tombons sur plus « expert » que nous ?

Le plus souvent, l’ego en prend un coup et suscite l’une ou l’autre de ces réactions : 

  • on se sent nul ;
  • on ressent de la jalousie pour la personne qui en sait plus que nous ;
  • un combo des deux : on dénigre ladite personne pour se sentir moins « nul ».

La vision de l’expert, paradoxalement, est étriquée : elle s’enferme chaque fois un petit peu plus sur son savoir, ses habitudes, ce qui est connu. La plupart du temps, sans remise en question.

Adopter l’esprit de l’expert c’est, finalement, s’empêcher de progresser.

Si l’expertise restreint, la nouveauté, elle, ouvre. L’esprit du débutant est réceptif, celui de l’expert est fermé.

Vous serez d’accord pour dire qu’un récipient plein n’est pas en mesure d’accueillir quoi que ce soit : sinon il déborde ! Au contraire, un récipient « vide » peut accueillir beaucoup de choses. Comment pourrait-on mettre un bouquet de fleurs fraiches dans un vase s’il contient déjà des fleurs fanées ?

C’est cela, la différence entre l’esprit de l’expert et celui du débutant.

L’esprit du débutant est vide de préconceptions et d’attentes. Il est frais et neuf, prêt à accueillir de nouveaux enseignements, de nouvelles expériences.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le vieil adage dit : « La seule chose que je sais… c’est que je ne sais rien. »

« L’esprit du débutant contient beaucoup de possibilités, mais celui de l’expert en contient peu. »

– Shunryu Suzuki, Esprit zen, esprit neuf

Que ce soit en faisant gassho avec les mains ou en méditant, il n’y a pas de différence entre une personne qui débute la méditation et une autre qui la pratique depuis longtemps.

3. Être débutant et adopter l’esprit du débutant : c’est la même chose ?

L’esprit du débutant… ce n’est pas non plus « être » débutant.

Souvent, nous confondons l’attitude et le niveau de maîtrise, de compétence, la progression dans la pratique.

Adopter l’esprit du débutant n’est pas synonyme de s’engager dans une pratique nouvelle. Cela est parfois le cas, certes : on peut tout à fait commencer une activité en étant ouvert à tout. Mais on peut aussi cumuler des années d’expérience et toujours conserver cette « fraicheur mentale » propre aux novices.

Ne rien attendre et rester prêts à accueillir tout ce qui vient, nous rend disponibles à l’émerveillement, nous évite des déceptions.

Attendre 1 et recevoir 0, c’est frustrant.

Attendre 0 et recevoir 1, au contraire, procure satisfaction.

Attendre 0 et recevoir 0, eh bien… est conforme à la réalité et n’est pas décevant.

Dans le deuxième et troisième cas, on ne s’est pas fermé à la possibilité de recevoir quelque chose. En revanche, on a écarté celle de ne rien obtenir puisque l’on n’attendait de toute façon… rien.

Cette attitude est plus facile à adopter en étant débutant : l’ego, les préjugés, préconceptions et autres constructions mentales sont moindres. C’est de moins en moins le cas avec les années de pratique. Et c’est pourquoi il est si difficile de maintenir cet état d’esprit en étant expérimenté !

Pour autant, c’est ce vers quoi il faudrait tendre : demeurer un débutant dans l’âme malgré le temps qui passe.

« La plus belle acquisition de l’élève n’est pas d’emmagasiner du savoir, mais de ne pas ignorer que le monde ne lui est jamais donné et qu’il n’a jamais fini d’apprendre. »

– David Le Breton, « Apprendre l’impalpable : sur l’enseignement du yoga », RFdY n°40

Le yoga, né en Inde, est très souvent limité aux asanas pratiquées sur un tapis. Pourtant, il comprend de nombreux aspects dont le pranayama, la méditation et l’attitude à adopter. Il est donc aussi important de travailler les postures que de cultiver une « juste » attitude comme l’esprit du débutant qui existe dans le Zen.

Élargir une vision du yoga limitée aux asanas

Le yoga, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est avant tout un yoga postural. Les asanas occupent désormais le devant de la scène. 

Les photos d’équilibres sur la tête, sur les mains, de pieds derrière le crâne inondent les réseaux sociaux. Ce n’est pas un bien. Ce n’est pas un mal. C’est aussi du yoga.

Pour autant, ce n’est qu’une petite partie de la réalité. 

Si l’esprit de l’expert est étriqué, la vision que nous avons de cette discipline l’est tout autant. Elle se résume bien souvent aux seules postures extravagantes que nous voyons en ligne.

Ce n’est donc pas un hasard si, en tant que yogin, la réflexion qu’on entend le plus souvent dans notre entourage est : « Tu dois être super souple ! »

Cette vision du yoga, des amplitudes de mouvement importantes et de la souplesse nécessaire, est devenue un frein à la pratique pour les nouveaux entrants. Et une source de découragement et de déception pour certains pratiquants. Comme s’il s’agissait à la fois d’un pré-requis et d’un but !

C’est ce décalage entre notre façon de percevoir un objet (le yoga) et sa réalité objective qui génère attentes et déceptions. 

Comprendre l’importance de la méditation et de l’attitude juste

Le yoga n’a pourtant pas toujours été postural.

Il faut dire que le mot « yoga » est vieux de plus de 2 000 ans ! Il recouvre des réalités et des pratiques variées. Ce qu’il désignait il y a deux millénaires n’a d’ailleurs rien à voir ce qu’il désigne de nos jours.

Ainsi, dans les premiers textes de l’Inde ancienne où le mot a été employé pour désigner une « technique méditative d’expérience sur soi » (Alexandre Astier), le yoga était affaire d’attitude, de qualité de présence à soi et au monde, de libération.

Les méditations bouddhistes qui sont apparues vers – 500 ont d’ailleurs pu être appelées « dhyana yoga » (traduit littéralement du sanskrit : yoga de la méditation).

Et ce n’est pas un hasard puisque bouddhisme et yoga sont nés à la même période, dans la même région : celle du Magadha en Inde aux alentours du 5e siècle avant notre ère.

Le yoga a certes évolué vers une pratique posturale mais, ce qui le différencie encore aujourd’hui d’activités sportives comme le fitness, c’est sa philosophie. 

Le fait de cultiver sa présence, de s’observer, d’apaiser le mental. D’être complètement à ce que l’on fait, à la respiration, pour trouver une voie vers la libération de la souffrance.

Autrement dit, le yoga, outre le fait de bouger et de méditer, c’est aussi cultiver une « juste » attitude. 

Construire un rapport sain à la pratique du yoga

L’envie de concilier l’esprit du débutant et le yoga, est née d’une volonté de construire un rapport sain à cette discipline posturale, respiratoire et méditative.

De s’assurer de ne pas tomber dans la recherche constante (et contre-productive) de performance. Ni de tomber dans l’abandon car nous nous considérons faibles, raides ou peu endurants.

« L’esprit du débutant yoga » est né de ce constat que la « juste » attitude a tendance à disparaître aujourd’hui, au profit d’un « toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort ». 

Si, même avec le yoga, nous gardons notre esprit de compétition et nos réflexes de comparaison avec les autres, de jugement sur nos capacités physiques et leurs limites… ne passons-nous pas à côté de ce que nous aurions pu (dû ?) y trouver ?

Adopter l’esprit du débutant, c’est comprendre que nous nous tenons sur une ligne de départ dès que nous déroulons notre tapis. Sans avant, sans après. 

C’est considérer chaque expérience comme inédite. Chaque séance de yoga comme indépendante de la précédente et de la suivante.

C’est assainir le mental, le clarifier, rester lucide, ouvert à tout ce qui se présente et créer un rapport sain à soi et à sa pratique.

En somme, c’est apprendre à pratiquer le yoga à son niveau, avec ses capacités et son énergie du moment. Accepter les jours « avec » comme les jours « sans », avec équanimité et bienveillance.

Comprendre que ce n’est pas parce qu’on a réussi une posture hier qu’on la réussira aujourd’hui aussi. Ou, au contraire, que « l’échec » d’hier, sera peut-être le « succès » d’aujourd’hui.

En somme, l’esprit du débutant au yoga ce n’est pas :

  • considérer que nous maîtrisons parfaitement tous les aspects de la discipline, même après des années de pratique ;
  • penser que la progression au yoga est linéaire et tend vers du « toujours plus » ;
  • être débutant.

L’esprit du débutant au yoga c’est :

  • se rendre compte que nous avons toujours quelque chose à apprendre (qu’il s’agisse des asanas, du pranayama, de la méditation…) ;
  • avancer dans sa progression en gardant un esprit neuf, ouvert à tout ce qui se présente sur le tapis et en-dehors ;
  • conserver la flamme intérieure des débuts et de la découverte.